Humanisme et démocratie : pour un humanisme à venir (I)
Publié by Christophe février 28th, 2008 in Paradigmes, Idées fortes, Identité démocrate, mouvement democrate, MoDemNous autres démocrates, nous nous proclamons souvent “humanistes” : mais nous laissons le plus souvent ce concept dans la plus grande indétermination. Peut-être serait-il temps d’y repenser un peu, non ? Car il n’est pas impossible que la crise du politique, son incapacité à proposer des objectifs mobilisateurs de moyen et long terme, de retrouver du “sens”, comme on dit, et un sens commun, ne trouve une bonne part de ses causes dans cette absence de recherche d’une détermination plus précise de “l’humanisme”.
I / Constat : les mauvais humanismes
D’abord, reconnaissons que ce vieux mot d’humaniste est galvaudé… et à juste titre semble-t-il ! Car qui ne l’est pas, si être humaniste ce n’est que vouloir vaguement “le bien de l’homme” en général ? Tout le monde ou presque le veut, et d’ailleurs personne ne veut autre chose que ce qu’il estime être un bien en général, comme Socrate l’avait fait remarquer il y a 2500 ans !
Simplement, il est vrai, tous ne conçoivent pas “l’homme” de la même manière : pour les uns - essentiellement les libéraux, depuis 2 siècles - c’est l’individu comme tel, la “personne physique” comme dit le droit (et l’Habeas Corpus pourrait en constituer le manifeste fondateur) ; pour d’autres, c’est l’être collectif avant tout, l’être sociable et social, dans ses relations à une communauté, qu’elle soit biologique (l’espèce humaine), civile et politique (l’Etat), nationale, ethnique même (ainsi Lévi-Strauss, dans Race et Histoire, reconnaît-il que le propre des “barbares” est de restreindre la définition de l’homme “aux frontières de la tribu”), ou même de classe (le prolétariat, avant-garde de l’humanité). Il n’est pas, après tout, jusqu’aux esprits religieux, qui ne prétendent faire ou vouloir le bien de l’homme en l’arrimant fermement à la transcendance : en ce sens, comme Jacques Le Goff l’a montré, il y a un humanisme médiéval bien avant l’humanisme autoproclamé de la Renaissance !
Or, tout le monde sent bien aujourd’hui ce que chacune de ces définitions univoques ou de principe de l’homme, chacune de ces représentations déterminées a priori (le bipède, le citoyen, le travailleur, l’indigène, le croyant) - bref, ce que l’on pourrait appeler de façon vague et non technique “l’idéologie” - a de notoirement insuffisant (leur diversité même l’atteste), sinon même de dangereux : que de crimes n’a-t-on pas commis au nom d’une “certaine idée de l’homme”, quelle qu’elle soit, et pour le bien de cette humanité prédéfinie et prédéterminée ! Que n’a-t-on fait pour ramener ceux qui ne partageaient pas la même définition de l’homme “à la raison”… du plus fort, ou du plus “sage” autoproclamé !
Mais du coup, qu’avons-nous mis à la place, et qu’avons-nous aujourd’hui en guise d’”humanisme” ? Rien ou presque : un humanisme creux et paresseux, purement proclamé, la main sur le cœur, qui se contente d’agiter comme un totem son propre vocable pudiquement laissé à l’indétermination la plus complète. L’humanisme aujourd’hui n’est plus guère que son nom même fétichisé, “un de ces détestables mots qui ont plus de valeur que de sens”, comme le disait Valéry à propos de la liberté… et comme on pourrait le dire encore de “la nature” chez bien des écologistes, ou de “l’Europe, l’Europe, l’Europe” chez ceux qui sautent comme des cabris sur leurs chaises, pour reprendre le bon mot du Général !
Nous ne mettons rien de plus dans le concept d’homme que son nom même, une vague représentation, informe et informulée : nous aimons l’homme “parce que l’homme”, nous n’aimons plus l’homme que pour “l’homme” lui-même, qui n’est rien d’autre à son tour que ce que nous aimons, et que nous aimons parce que nous l’aimons, dans une succession vertigineuse de misérables tautologies.
Misère d’un certain humanisme, donc : cet humanisme vague et indéterminé, incapable de se définir, n’est au fond que superstition et pur “acquit de conscience”, “caution morale” (et l’on devine trop ce que cette caution masque d’indifférence et de désintérêt ultérieur : si la morale a besoin d’une caution, c’est qu’il y a du souci à se faire concernant les actes qui suivent…), qui fait autant de tort à un véritable humanisme que la superstition en ferait à la religion ! Dans cet “humanisme” indéfini, dans cette bonne conscience satisfaite de l’humanisme autoproclamé, au fond, nous n’aimons rien, et nous n’aimons pas : l’amour indéterminé de “l’homme” en général n’est l’amour de rien du tout. Cette représentation vague n’est rien d’autre qu’une visée vide, sinon même l’acte seul de viser : ainsi l’amour de l’homme n’y est plus qu’une intention d’aimer… ce qui n’est pas aimer du tout, comme l’avait si bien dit Saint Augustin (”J’aimais à aimer, ce qui n’est pas aimer”). L’humanisme aujourd’hui n’est plus qu’une idée vague de “derrière la tête”, à laquelle il serait préférable désormais de ne plus consacrer une minute d’attention, soit qu’on la suppose “évidente”, soit qu’on suppose qu’il est vain ou même dangereux de vouloir la définir plus avant.
Ainsi, l’effondrement - justifié - des réponses idéologiques nous a rendus rétifs à tout traitement de la question, et tout se passe comme si nous avions jeté le bébé humaniste avec les eaux usées et nauséabondes du bain idéologique… ou comme si nous ne voulions plus jamais le laver ! Tout se passe comme si, donc, les insuffisances et les dangers notoires des réponses jusqu’alors apportées devaient nous conduire désormais à jeter frileusement le discrédit sur toute tentative de réponse en général, à renoncer même à considérer la question comme une vraie question, qui se pose encore, à abandonner, au fond, cette fameuse question : “qu’est-ce que l’homme ?”, dont le vieux Kant, à la fin de sa vie, disait qu’elle résumait à elle seule toutes les autres (que puis-je savoir, que dois-je faire, que m’est-il permis d’espérer : soient les questions gnoséologiques, morales, et existentielles-religieuses). Et pour éviter de répondre, comme d’ailleurs de poser la question, rien de tel on l’a vu que la bonne vieille stratégie intellectuelle de la tautologie : “l’homme ? C’est l’homme !” Pas besoin ainsi de chercher ce qu’il faut mettre dans ce mot vide, dans ce flatus vocis qu’on brandit comme un étendard. Ainsi les mauvais humanismes déterminés nous auraient conduits au non moins mauvais humanisme indéterminé, dans une “prudence” intellectuelle et morale qui frise la pusillanimité !
Mais la “question de l’homme”, en vérité, ne mérite-t-elle pas mieux et plus que le dogmatisme des uns (nos prédécesseurs) ou le scepticisme paresseux des autres (nous) ? Que les réponses aient été mauvaises ou dangereuses, en effet, faut-il l’imputer à charge au fait même de prétendre répondre, ou plutôt à la méthode suivie pour répondre ? Est-ce la prétention même à traiter cette question, et la possibilité même d’une réponse en général, qu’il faut abandonner, et faut-il s’en tenir, donc, à un scepticisme facile ou à un “agnosticisme” indifférent ? Et s’il fallait seulement changer de méthode, et de forme dans la réponse ? S’il fallait quand même déterminer un peu ce que nous entendons par “homme”, lui redonner un contenu, mais en nous y prenant autrement ?












excellent questionnement. les démocrates ont pour habitude de se définir comme humanistes. je me souviens de discussions de sourds entre un démocrate chrétien et un radical se définisant comme humanistes… mais pas pareil ! ta citation de valéry est en totale adéquation. Ernst Junger avait apporter la notion d’esthétisme pour expliquer son humanité. c’est un élément qui m’a souvent fait réfléchir. les droits de l’homme peuvent être pervertis comme alibi pour permetre des actions “inhumaines”.
est ce que d’une certaine façon, comme Aristote avec la notion de “liberté”, il n’y a pas d’humanisme mais des humanismes ?